La Pleine Conscience et la prévention de la rechute dépressive

La Pleine Conscience et la prévention de la rechute dépressive

 

Delphine Rochet : Bonjour Lucio Bizzini, Vous êtes Docteur en Psychologie, vous travaillez au département de psychiatrie des hôpitaux universitaires de Genève et vous êtes membre fondateur de l’association Suisse de psychothérapie cognitive. Vous proposez des groupes de MBCT à des patients dépressifs.

Depuis combien de temps faites-vous cela ?

L.B : ça fait maintenant 8 ans, puisque nous avons été initiés en l’an 2000, par les fondateurs de la méthode et nous avons mis à peu près deux ans pour nous exercer entre nous et commencer un premier groupe en 2002.

D.R : Depuis l’introduction de la Pleine Conscience dans le champ médical et les études scientifiques qui ont été menées depuis 30 ans, la méditation est très en vogue. Certains voient un risque dans cette popularité, dans le sens où elle pourrait contribuer à véhiculer une fausse image de la méditation comme une « pilule de bonheur », qu’en pensez-vous ?

L. B : Oui, vous avez raison il y a toujours ce risque, mais disons que si on mesure les avantages et les inconvénients de l’introduction de la méditation dans le monde médical, à laquelle s’ajoute le sérieux des cliniciens qui l’ont utilisée, ce risque est assez limité. Je pense donc que l’introduction de quelque chose d’un peu particulier ne va jamais sans le risque d’un effet de mode, mais je ne pense pas que ce soit un élément majeur. Je pense que les avantages sont bien plus importants.

D.R : Ne pensez-vous pas que ça peut introduire des attentes erronées chez les patients dans le sens où si on attend quelque chose de la méditation on passe à côté de l’effet justement ?

L.B : Oui, c’est pour cette raison que quand on propose ce programme à des patients, nous avons toujours une séance individuelle qui précède. Ils ont reçu un descriptif du programme avec les objectifs, et nous parlons avec eux de tous ces aspects, dont les attentes exagérées. On leur explique bien que la Pleine Conscience n’est pas une stratégie en soi mais que la Pleine Conscience est une manière d’aborder les choses. C’est une attitude à avoir envers les choses. Donc cette attitude se construit, comme le dit bien Matthieu Ricard, par un entraînement, et cet entraînement nécessite un engagement, une motivation. Et nous sommes très clairs là-dessus.

Mais j’ai le sentiment qu’on a progressé ces dernières années, dans la clarté de l’explication du programme. Et vous avez raison de poser la question, car être au clair sur ses attentes envers la méditation est un aspect majeur.

D.R : En quoi la MBCT est une thérapie cognitive ?

L.B : Comme vous le savez, MB signifie Mindfulness-Based, donc basé sur la Pleine Conscience, et CT, Cognitive-Therapy. La dimension thérapie cognitive s’explique essentiellement par deux aspects :

Un aspect stratégique car il y a un certain nombre d’ingrédients comme le travail sur les pensées dans la dépression. Nous faisons aussi référence au DSM IV et à l’aspect catégoriel des symptômes dépressifs. Donc nous voyons bien que l’aspect stratégique contient un versant comportement avec les tâches à faire à domicile, et un versant cognitif avec le travail sur les pensées. Il y a en effet, dans le programme MBCT, deux ou trois exercices qui sont typiques des TCC.

Un second aspect structuré avec l’importance de la prescription d’activité dans le programme et la mise en place d’un agenda de séance qui est typiquement caractéristique des thérapies cognitivo-comportementales.

Au final, je dirai que c’est 75% de la Pleine Conscience et 25 % de la thérapie cognitive.

D.R : Pensez-vous que cela implique que seuls les psychiatres et les psychologues soient habilités à proposer la MBCT à des patients ?

L.B : Ça dépend un peu des définitions nationales d’abord, parce que vous savez par exemple qu’en Angleterre et aux Etats-Unis, Il y a beaucoup de « social workers » qui dirigent des groupes MBCT.

En Suisse, si on considère MBCT comme étant un programme thérapeutique remboursé par les assurances, à ce moment-là, ce ne sont que des psychiatres et des psychologues qui sont habilités à la faire. Donc je pense que c’est une problématique nationale.

Maintenant d’une façon générale, je dirais que celui qui conduit des groupes MBCT devrait avoir une expérience personnelle de la méditation, pratiquer la méditation, avoir bien sûr une bonne connaissance de la psychopathologie et être habitué à travailler avec des patients dépressifs, ayant des problèmes de santé mentale.

Je pense que ce n’est pas tant une question professionnelle qu’une habitude de travailler avec des gens ayant des problèmes de santé mentale. Ensuite ça dépend un peu des pays et des formations nécessaires pour être psychologue, psychothérapeute ou psychiatre.

D.R : Qu’est ce qui vous a donné  envie d’utiliser cette méthode ?

L.B : c’est intéressant parce que j’imagine que chaque parcours est personnel et moi ce n’est pas tellement l’envie d’être dans la Pleine Conscience, c’est plutôt mon approche de la dépression. J’ai beaucoup travaillé dans le domaine de dépression gériatrique et dans les années 90, nous avions introduit un programme dans lequel il était beaucoup question de « décentration ». En parlant avec Zindel Segal*, nous avions justement aussi défini la Pleine Conscience et l’attitude envers les pensées comme une capacité de distanciation, de décentration, qui est très intéressante pour les dépressifs.

A l’origine, pour moi, il s’agissait donc vraiment de répondre à ces patients en rémission qui avaient peur de rechuter et de leur donner les moyens pour assurer d’avantage une non-rechute.

Donc l’idée de « décentration » m’intéressait beaucoup pour la dépression. Et j’ai découvert, avec Zindel Segal, dans les années 80 à Toronto, la possibilité extraordinaire que la Pleine Conscience donne de se décentrer, de se désidentifier de ses pensées. Et c’est ça que je trouve très puissant.

Ensuite, à un niveau plus personnel, la pratique m’a apporté une plus grande capacité d’écouter l’autre. Je pense qu’après dix ans de pratique c’est plutôt là-dessus que je mettrais l’accent.

D.R : Pour vous, la MBCT correspond vraiment à un besoin, à quelque chose qui manquait dans le champ médical au niveau de la prévention de la rechute dépressive ?

L.B : Oui, absolument ! Nous avions à peu près 20 à 30 % des patients que nous pouvions traiter avec la thérapie cognitive. Nous avions aussi 20 à 30 % avec lesquels nous avions une espèce de « kit de la prévention de la rechute », mais c’est clair que le programme MBCT maximise tout ces éléments. D’ailleurs les recherches montrent que la MBCT double l’effet de prévention de la rechute dépressive.

D.R : Vous dites que votre pratique personnelle de la Pleine Conscience vous a permis de mieux écouter l’autre, pourquoi ?

L.B : J’ai le sentiment que mon « tchat » intérieur diminue. J’ai un cabinet privé à 50 % du temps où je vois entre 20 et 25 patients par semaine. Et quand vous faites des journées à 8/10 patients  et que vous entendez autant d’histoires différentes, la présence moment après moment est nécessaire, et j’ai le sentiment que la mienne est plus importante.

Je vois aussi qu’on commence à introduire la Mindfulness dans des formations de base à la psychothérapie, comme un outil  intéressant pour développer la capacité d’écoute, d’être présent dans le moment, centré sur l’histoire du patient plutôt que d’être en quelque sorte « dérangé » par toute une série de pensées. Pensées qui, de toutes façons, sont présentes, pensées qui nous échappent, mais que probablement la pratique de la Pleine Conscience aide à diminuer.

D.R. : Merci !

*ZINDEL V. SEGAL est psychologue cognitiviste, spécialiste de la dépression et l’un des fondateurs de la MBCT. Il est professeur au département de psychiatrie de l’Université de Toronto et dirige le « Cognitive Behaviour Therapy Clinic of the Mood and Anxiety Disorders Program ». Il est également à la tête du Département de Recherche Clinique du Centre pour l’addiction et la santé mentale.

Pour en savoir plus sur les publications de Lucio Bizzini, cliquez ICI.

A lire également, deux articles co-écrits par L. Bizzini dans la revue Santé Mentale d’Avril 2010.

 

Commentaires

  • BHW
    • 1. BHW Le 03/04/2017
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