La méditation et la question du Mal

Méditation et perspectives jungiennes sur le mal :

 

s'assoir dans l'ombre et la lumière

par Delphine Rochet

 

Méditation et spiritualité

La méditation est une pratique contemplative ancienne issue de traditions orientales comme le yoga et le bouddhisme. Il s'agit d'une «praxis », c'est-à-dire une activité de transformation humaine, qui consiste à s'assoir et à non-agir, de manière à se rendre disponible à la réalité de la vie qui se manifeste dans le moment présent. Ultimement, il s'agit de laisser se déposer la conscience sur elle-même, et de sortir du sentiment illusoire de dualité corps/esprit ; sujet/objet, pour se relier à la source de la vie en soi, à l'infini qui anime notre condition relative. Certains appellent cela « nature de l'esprit » (bouddhisme tibétain), d'autres « la divinité en soi » (Hindouisme) ou « l'Un » par exemple encore, pour Plotin.

La vision de Plotin rejoint dans son essence de nombreuses traditions spirituelles orientales, dans lesquelles la méditation s'inscrit comme une porte de retour vers cette Unité en soi. Dans Les Ennéades, il reprend les idées platoniciennes et présente sa vision de l'Un. Ultimement tout vient de l'Un, le principe unificateur, source de tout, générateur de l'intelligence. L'âme est dans le monde intelligible où chaque être est naturellement connecté à la totalité et n'a pas de corps. Or, dans le monde sensible l'âme est incarnée, elle « chute » dans la matière, et les corps sont séparés les uns des autres. Elle nous enferme dans le particulier et se coupe du principe un et bon. Elle perd de sa vitalité puisqu'elle s'éloigne de la source, et devient incapable de penser l'universel. La singularité que cela lui confère, l'incite à s'affirmer pour elle-même et à être son propre maître. La séparation de l'âme d'avec l'Un génère une affirmation individuelle .

 

Méditation et psychologie

Depuis la fin des années 70, une équipe de chercheurs américains (Jon Kabat-Zinn et son équipe du centre de Mindfulness de l'université du Massachussetts) à travaillé à laïciser cette approche et à la mettre en perspective des découvertes des sciences cognitives sur le cerveau et de l'appréhension scientifiques des émotions. Intégrer cette pratique au langage scientiste de l'occident l'a rendu accessible au très grand nombre et très populaire. Toutefois, il n'a plus s'agit de contacter l'unité dans la dualité ou de transcender sa condition d'existence relative, puisque pour intéresser les masses occidentales il a fallu masquer les aspects spirituels. Il a donc plutôt été question de « prévention du stress ou de la rechute dépressive » et d'objectiver les effets de la pratique sur le cerveau et la santé humaine.

Dans cette perspective, la méditation devient un entrainement de l'esprit, un entrainement cognitif et émotionnel visant à nous aider à mieux vivre, sans nécessairement nous engager dans une réflexion sur le sens de l'être. Il s'agit là d'un niveau intermédiaire, qui intéresse la psychologie. Il ne s'agit plus de transcender l'expérience relative en retrouvant sa nature divine, mais de travailler sur l'esprit divisé tel qu'il se manifeste dans notre condition ordinaire.

Travailler avec l'esprit, développer le mental neutre.

Ce temps et cet espace de la méditation permettent en effet, à nos schémas et nos jeux névrotiques de se déployer sous nos yeux et nous invite, contrairement à la vie quotidienne, à ne pas y répondre mais simplement à observer. A la longue, cette pratique permet donc une désidentification, une séparation, des phénomènes intérieurs, une possibilité de ne plus être collés à ce qui se passe en soi, mais de le traiter comme de l'information qui passe dans le champ de l'être sans être pour autant « moi ».

En méditation Pleine conscience, inspirée des sciences cognitives et des TCC, nous parlerons d'être présent aux émotions, aux pensées, aux sensations du corps. Il s'agit de noter ce qui est là, comme un chercheur observe derrière son microscope, curieux, ouvert, sans prendre pour lui tout ce qu'il y découvre. La méditation est comme un laboratoire de recherche sur soi-même, où nous prenons note de tous nos phénomènes intérieurs et de nos identifications.

C'est une pratique où l'on se met dans une disposition à être conscient, l'on cherche à être disponible à tout ce qui est là, sans sélection, sans saisie ni rejet. Il s'agit de ne rien faire et de développer une certaine attitude. C'est un travail sur le rapport à la réalité. De ce point vue, c'eût été une lacune immense pour la psychologie de ne pas s'y intéresser. Cette attitude non sélective, non discriminante, n'est pas habituelle. Nous avons en général, tendance à vouloir garder ce qui nous est agréable et éloigner ce qui nous déplait. Eloigner les aspects de soi que nous ne voulons pas voir, et à les mettre dans l'ombre de notre conscience.

 

La méditation comme espace de rencontre avec son ombre

rencontre avec l'inconscient et l'ombre. Les parties de soi que nous ne voulons pas voir.

Ces aspects de soi que l'on ne veut pas voir constituent ce que Jung appelle « l'ombre » et qui en premier lieu, devait remplacer, dans le langage de la psychologie analytique, l’inconscient personnel freudien. Le concept de Jung a été élargit à une entente plus vaste que le simple refoulé à teneur sexuelle, qui jalonne la pensée de son confrère. L’ombre chez Jung, est ce qui entrave une personne. Rencontrer l'inconscient peut en modifier la nature : « [...] cette personnalité voilée, refoulée, la plupart du temps inférieure et chargée de culpabilité, dont les ultimes ramifications pénètrent jusque dans le domaine de nos ancêtres animaux et qui, par là, embrasse l’intégralité de l’aspect historique de l’inconscient »1.

du bon de l'ombre :

Les tendances refoulées de l’ombre ne sont pas seulement mauvaises. En règle générale, l’ombre est tout simplement quelque chose de fâcheux, primitif, inadapté et précaire, mais pas absolument mauvais. L’ombre n’est donc pas seulement composée de traits de caractère inférieurs ; elle représente aussi la totalité de l’inconscient.

Des potentialités innées qui étaient condamnées ou rejetées sont susceptibles de constituer les aspects « obscurs » de l’ombre. D’autres qualités innées non reconnues ou insupportables, n’ont ainsi pas pu développer leur potentiel, et se trouver « dans l’ombre », mais sans la marque de méchanceté. Au contraire, elles peuvent constituer des ressources internes qui peuvent, par leur mise en lumière, redevenir accessibles au sujet : « mettre quelqu’un en face de son ombre, c’est aussi lui montrer ce qu’il a de lumineux. Lorsque l’on a fait plusieurs fois cette expérience, lorsque l’on a appris à juger en se plaçant entre les extrêmes, on en vient inévitablement à ressentir ce que signifie son propre soi »2.

Ainsi, en méditant nous ouvrons un espace à l'intérieur duquel vont pouvoir se déployer toutes les informations d'habitudes enfermées, qui sous-tendent notre fonctionnement quotidien. Cette disposition d'esprit nous donne une occasion d'avoir accès à des informations auxquelles nous sommes normalement sourds. En route vers l'unité, nous rencontrons toutes les poubelles de notre expérience karmique, toutes les mémoires qui façonnent notre condition d'être incarné singulier. De ce point de vue, la méditation est une occasion de faire face à ces parts d'inconscient qui, comme des percées de lave dans le magma intérieur, font surface dans le silence. Et si elle n'est pas d'emblée une rencontre directe avec sa vraie nature, peut déjà être l'occasion d'un accroissement de la conscience de soi et nourrir le travail sur l'ombre.

 

Comment travailler avec l'ombre dans la méditation ?

L'attention, ingrédient thérapeutique : quand la conscience transforme l'ombre en lumière

Il ne s'agit pas, comme en analyse, de remonter tout le fil historique de la mémoire, mais de rentrer en rapport direct avec les stigmates, les traces du passé, de nos souffrances encore présentes dans le champ de notre être. La méditation n'est pas le lieu du renforcement de l'identité narrative (cf. Paul Ricoeur) qui se situe dans le mental du sujet, mais un lieu de rencontre directe avec ce qui nous constitue. (Bien sûr, nous ne rencontrons pas que nos souffrances, bien heureusement, puisqu'il s'agit d'une confrontation avec l'entièreté de soi.)

Il se trouve en effet, que l'attention contient en elle-même une force thérapeutique. Comme un enfant dont les pleurs s'arrêtent lorsqu'il a été vu, écouté, pris en compte, les parties de soi en souffrance s'apaisent, dès lors que nous y portons attention. Elles ne s'apaisent pas forcément instantanément, mais l'attention enclenche d'emblée un processus de bonne santé fondamentale. Et ce, dans la mesure, où elle permet à des structures, physiques, psychiques, énergétiques bloquées de se remettre en mouvement. L'attention est comme de l'huile qui assouplit des rouages et remet en mouvement les énergies bloquées.

Les énergies profondes qui stagnent dans nos profondeurs, peuvent donc circuler à nouveau, grâce aux conditions créées par cet espace ouvert. Cette remise en mouvement n'est pas toujours confortable car elle implique une prise de conscience, et de responsabilité, de ce qui était jusque là stocké dans l'ombre de notre conscience. Et surtout de sentir ce qu'on ne veut pas sentir, de rencontrer nos douleurs, les inconnus de notre conscience, le pire en soi et de tenir bon la posture. Rencontrer dans le présent, ce qui nous entrave. Il y a là une dimension guerrière, héroïque, chevaleresque qui a d'ailleurs été développé dans plusieurs traditions.

Il est important de noter, puisque nous sommes entre thérapeutes, que cela peut aussi être tout à fait vulnérabilisant et qu'en fonction du niveau de fragilité d'un sujet, il y aura besoin d'un accompagnement : « La rencontre avec l’ombre nous rappelle notre détresse , et notre impuissance : elle nous confronte à des problèmes que nous ne pouvons résoudre par nos propres moyens. L’ombre nous met aussi en contact avec des forces secourables de notre nature profonde : la réaction de l’inconscient collectif générera des représentations archétypiques , mais cette confrontation peut aussi créer une situation dangereuse car elle peut « faire naître une certaine panique dans la conscience »3.

 

De l'ombre individuelle à l'ombre du monde :

Aucun développement humain, n’est possible si la part d'ombre n'est pas acceptée, et cela pose une question éthique de responsabiltié individuelle. « L’ombre est un problème moral qui défie l’ensemble de la personnalité du moi, car nul ne peut réaliser l’ombre sans un déploiement considérable de fermeté morale ».

Il y a cette idée chez Jung que l'ombre du monde est nourrie par l'amas des ombres individuelles non traitées par les individus. Ainsi, d'une façon qui rejoint l'idée du Colibri de Pierre Rabhi, si chacun ne fait pas « sa part » en prenant la responsabilité du Mal en lui-même, il nourrit par son absence de conscience l'ombre collective. « Ce qui se produit chez l’individu se produit aussi au bout de quelque temps chez les peuples par accumulation naturelle. [...]. Il en va des nations comme de l’individu. Quand il grandit trop, ses racines s’enfoncent trop profondément, c’est-à-dire qu’au bout d’un certain temps il va être rattrapé même dans son progrès le plus rapide par sa propre ombre, ce qui donne alors à chacun suffisamment à faire chez soi. Chez l’individu, on parle de conflit, pour la nation on dit, par exemple, guerre civile ou révolution . » C’est dire que la psychopathologie de la foule est enracinée dans la psychologie de l’individu.

« A l'instar de Marie-Louise von Franz, le développement du Mal à une grande échelle et donc la contamination de l'individu par la masse ne sont possibles qu'en fonction de l'ombre que chacun n'a pas identifiée suffisamment en lui-même. Et comme Hannah Arendt, je crois que l'accent doit être mis sur la banalité du Mal, des adaptations et des compromissions qui apparaissent « normales » et même inévitables ou justes à ceux qui les vivent. L'addition de ces comportements peut cependant contribuer à ce qui va être appeler le « mal absolu ». Chacun se contentant de fonctionner, et parfois du mieux possible avec une bonne conscience, y compris malheureusement de temps en temps au service de buts démentiels ». p. 15

 

L'ombre collective, pathologie du rapport à l'autre, la projection :

L'humanisation est inséparable de la socialisation (cf Aristote), Jung rappelle que « l'individu n'est pas seulement un être particulier et isolé de façon absolue mais aussi un être social. » Etre un humain en bonne santé c'est avoir la possibilité d'échanger avec d'autres que l'on respecte, de pouvoir être en lien. Ainsi, malgré l'incarnation et la séparation ontologique qui nous constitue comme des sujets singuliers, notre humanité se déploie dans la reconnaissance de l'Autre qui partage notre condition et que nous avons à inclure dans notre vie. La question du Mal est donc un corollaire de la question du rapport à l'Autre.

Par exemple, les horreurs totalitaires correspondent notamment à l'idée que certains autres seraient superflus, comme l'a analysé Hannah Arendt. « Cette humanisation exige donc de l'homme qu'il s'affranchisse de son inconscience habituelle et qu'il se mette à penser et à à sentir au lieu de se contenter de fonctionner au gré de ses croyances et de ses pulsions. Le mal profite de notre banalité, c'est-dire en définitive, de notre incapacité d'être des individus et d'un statut de l'autre très problématique chez beaucoup d'entre nous. »4 (projection de l'autre comme mauvais) Faire le Bien c'est donc être hautement responsable de soi et de sa présence au milieu et avec les autres.

 

L'ombre collective ; mettre l'ombre à l'extérieur de soi :

Le mal à un niveau individuel est donc du registre du manque ou de l'absence de conscience. Il pose le problème du rapport à soi. Il devient collectif quand il s'étend au rapport à l'autre. Le travail d'humanisation, de construction d'un être-ensemble est défaillant. Et cela passe souvent par la survenue du mécanisme de projection : projection du Mal sur l'Autre ou à l'extérieur de soi. Cette projection à la fois le fruit de notre manque de conscience, et d'une certaine lâcheté mais aussi, l'occasion de le voir puisqu'il est mis dehors : « Lorsque les gens s’amassent pour former des foules, dans lesquelles l’individu est submergé, les ombres des individus sont mobilisées, et – comme l’histoire le démontre – elles sont également personnifiées et incarnées . Une inversion se produit alors, et l’ombre apparaît à l’extérieur. Le diable est exorcisé – avec l’aide de Belzébuth, mais la racine du mal demeure intacte. Le communisme, comme il était pratiqué en Union soviétique, est considéré par Jung comme étant un exemple de ce mécanisme . À l’époque du « Rideau de Fer », l’homme occidental était en danger de perdre entièrement son ombre car il la projetait de l’autre côté de ce « Rideau ». L’Histoire n’est plus la même, mais malheureusement cela demeure d’actualité et agit comme une dissociation névrotique . »5

Ce problème est évidement renforcé par le fait que le pouvoir est souvent pris par des gens qui ne se préoccupent nullement de leur ombre. Ainsi, l'espace politique est remplit et nourrit de ces ombres individuelles non prises en charge, et qui gangrènent l'inconscient collectif. Ce qui se joue sur la scène politique publique, pourrait donc être considérer comme un échantillon, un rappel de tout ce à quoi nous ne faisons pas face en nous, de tout ce que l'humanité ne veut pas voir d'elle-même.

Conclusion :

Cette mise perspective jungienne nous invite à revenir à nous-même et à reconnaître en soi ce qui nourrit le Mal que nous dénonçons dans le monde. Cette attitude n'a peut-être pas d'emblée une répercussion « efficace » sur les maux du monde, mais invite à passer d'une posture de plainte projective, à une posture responsable, actrice, autonome. Ce passage d'un état du Moi à l'autre est vecteur de développement humain et de renforcement de la conscience qui peut-être intéressant pour être un « bon » citoyen... (cf mythe de Shambhala, sur la société éveillée). Ce n'est peut-être pas là un acte politique qui changera la donne (je ne sais plus qui disait : « toute ces années que la psychanalyse existe, et le monde n'a toujours pas changé ! ), mais s'entrainer à ce retour à soi dans la champ du social et politique, assouplit la frontière égotique entre moi et l'autre qui, comme nous l'avons vu, est une clé de notre humanisation. Une telle attitude assouplit aussi le clivage bon/mauvais, gauche/droite qui formate bien souvent les esprits en matière politique et empêche de penser. En réintroduisant la possibilité d'une pensée vivante, rafraichit par la conscience, nous facilitons l'accès à la notion d'ambivalence, un rapport à la nuance et à la réalité de notre condition d'être humains pris dans la dualité, déchirés. Dès lors, il devient plus aisé d'accepter ces tensions qui traversent notre existence collective, d'y faire face plus sagement en nous « indignant » à partir d'un autre endroit en nous.

Il ne s'agit pas, en effet, d'affaiblir l'élan d'agir dans le monde, mais de l'éclairer et d'apaiser les passions de l'âme (Spinoza) qui obscurcissent les esprits et se déplacent dans le champ du collectif, au profit d'un élargissement de la conscience. A cet endroit, la méditation est d'une aide décisive : elle permet de traverser et d'affronter son chaos interne, d'intégrer sa part d'ombre et de cheminer vers la restauration de l'unité perdue. Cela donne à penser que le chemin vers l'Un, vers l'unité en soi inclut donc nécessairement cette confrontation d'avec le pire de l'humanité en nous. Détour par le Mal, qui une fois reconnu, peut à nouveau se fondre dans la nature du Divin dont comme toute chose, il participe.

Delphine Rochet

 

2C.G. Jung (1947-1954), « Le Bien et le Mal dans la psychologie analytique », Psychologie et orientalisme, op. cit., p. 268.

3C.G. Jung, Psychologie et alchimie, op. cit., p. 47.

4B. de la Vaissière, Les energies du Mal e, psychothérapie analytique jungienne, p.15

5C.G. Jung, « Essai d’exploration de l’inconscient », L’Homme et ses symboles, op. cit. (GW 18/I, § 561).

 

Commentaires

  • Catherine_Eveillard
    • 1. Catherine_Eveillard Le 16/06/2017
    Bonjour Delphine
    Je suis heureuse que tu poursuives tes engagements, études et propositions autour de la méditation avec tant de sérieux.
    Tout va bien ici et j'espère que tu auras l'occasion de revenir nous voir un de ces jours. Je vais diriger la retraite d'hiver cette année.. Peut--être..
    Je t'embrasse très fort
    catherine

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