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  • La méditation et la question du Mal

    Méditation et perspectives jungiennes sur le mal :

     

    s'assoir dans l'ombre et la lumière

    par Delphine Rochet

     

    Méditation et spiritualité

    La méditation est une pratique contemplative ancienne issue de traditions orientales comme le yoga et le bouddhisme. Il s'agit d'une «praxis », c'est-à-dire une activité de transformation humaine, qui consiste à s'assoir et à non-agir, de manière à se rendre disponible à la réalité de la vie qui se manifeste dans le moment présent. Ultimement, il s'agit de laisser se déposer la conscience sur elle-même, et de sortir du sentiment illusoire de dualité corps/esprit ; sujet/objet, pour se relier à la source de la vie en soi, à l'infini qui anime notre condition relative. Certains appellent cela « nature de l'esprit » (bouddhisme tibétain), d'autres « la divinité en soi » (Hindouisme) ou « l'Un » par exemple encore, pour Plotin.

    La vision de Plotin rejoint dans son essence de nombreuses traditions spirituelles orientales, dans lesquelles la méditation s'inscrit comme une porte de retour vers cette Unité en soi. Dans Les Ennéades, il reprend les idées platoniciennes et présente sa vision de l'Un. Ultimement tout vient de l'Un, le principe unificateur, source de tout, générateur de l'intelligence. L'âme est dans le monde intelligible où chaque être est naturellement connecté à la totalité et n'a pas de corps. Or, dans le monde sensible l'âme est incarnée, elle « chute » dans la matière, et les corps sont séparés les uns des autres. Elle nous enferme dans le particulier et se coupe du principe un et bon. Elle perd de sa vitalité puisqu'elle s'éloigne de la source, et devient incapable de penser l'universel. La singularité que cela lui confère, l'incite à s'affirmer pour elle-même et à être son propre maître. La séparation de l'âme d'avec l'Un génère une affirmation individuelle .

     

    Méditation et psychologie

    Depuis la fin des années 70, une équipe de chercheurs américains (Jon Kabat-Zinn et son équipe du centre de Mindfulness de l'université du Massachussetts) à travaillé à laïciser cette approche et à la mettre en perspective des découvertes des sciences cognitives sur le cerveau et de l'appréhension scientifiques des émotions. Intégrer cette pratique au langage scientiste de l'occident l'a rendu accessible au très grand nombre et très populaire. Toutefois, il n'a plus s'agit de contacter l'unité dans la dualité ou de transcender sa condition d'existence relative, puisque pour intéresser les masses occidentales il a fallu masquer les aspects spirituels. Il a donc plutôt été question de « prévention du stress ou de la rechute dépressive » et d'objectiver les effets de la pratique sur le cerveau et la santé humaine.

    Dans cette perspective, la méditation devient un entrainement de l'esprit, un entrainement cognitif et émotionnel visant à nous aider à mieux vivre, sans nécessairement nous engager dans une réflexion sur le sens de l'être. Il s'agit là d'un niveau intermédiaire, qui intéresse la psychologie. Il ne s'agit plus de transcender l'expérience relative en retrouvant sa nature divine, mais de travailler sur l'esprit divisé tel qu'il se manifeste dans notre condition ordinaire.

    Travailler avec l'esprit, développer le mental neutre.

    Ce temps et cet espace de la méditation permettent en effet, à nos schémas et nos jeux névrotiques de se déployer sous nos yeux et nous invite, contrairement à la vie quotidienne, à ne pas y répondre mais simplement à observer. A la longue, cette pratique permet donc une désidentification, une séparation, des phénomènes intérieurs, une possibilité de ne plus être collés à ce qui se passe en soi, mais de le traiter comme de l'information qui passe dans le champ de l'être sans être pour autant « moi ».

    En méditation Pleine conscience, inspirée des sciences cognitives et des TCC, nous parlerons d'être présent aux émotions, aux pensées, aux sensations du corps. Il s'agit de noter ce qui est là, comme un chercheur observe derrière son microscope, curieux, ouvert, sans prendre pour lui tout ce qu'il y découvre. La méditation est comme un laboratoire de recherche sur soi-même, où nous prenons note de tous nos phénomènes intérieurs et de nos identifications.

    C'est une pratique où l'on se met dans une disposition à être conscient, l'on cherche à être disponible à tout ce qui est là, sans sélection, sans saisie ni rejet. Il s'agit de ne rien faire et de développer une certaine attitude. C'est un travail sur le rapport à la réalité. De ce point vue, c'eût été une lacune immense pour la psychologie de ne pas s'y intéresser. Cette attitude non sélective, non discriminante, n'est pas habituelle. Nous avons en général, tendance à vouloir garder ce qui nous est agréable et éloigner ce qui nous déplait. Eloigner les aspects de soi que nous ne voulons pas voir, et à les mettre dans l'ombre de notre conscience.

     

    La méditation comme espace de rencontre avec son ombre

    rencontre avec l'inconscient et l'ombre. Les parties de soi que nous ne voulons pas voir.

    Ces aspects de soi que l'on ne veut pas voir constituent ce que Jung appelle « l'ombre » et qui en premier lieu, devait remplacer, dans le langage de la psychologie analytique, l’inconscient personnel freudien. Le concept de Jung a été élargit à une entente plus vaste que le simple refoulé à teneur sexuelle, qui jalonne la pensée de son confrère. L’ombre chez Jung, est ce qui entrave une personne. Rencontrer l'inconscient peut en modifier la nature : « [...] cette personnalité voilée, refoulée, la plupart du temps inférieure et chargée de culpabilité, dont les ultimes ramifications pénètrent jusque dans le domaine de nos ancêtres animaux et qui, par là, embrasse l’intégralité de l’aspect historique de l’inconscient »1.

    du bon de l'ombre :

    Les tendances refoulées de l’ombre ne sont pas seulement mauvaises. En règle générale, l’ombre est tout simplement quelque chose de fâcheux, primitif, inadapté et précaire, mais pas absolument mauvais. L’ombre n’est donc pas seulement composée de traits de caractère inférieurs ; elle représente aussi la totalité de l’inconscient.

    Des potentialités innées qui étaient condamnées ou rejetées sont susceptibles de constituer les aspects « obscurs » de l’ombre. D’autres qualités innées non reconnues ou insupportables, n’ont ainsi pas pu développer leur potentiel, et se trouver « dans l’ombre », mais sans la marque de méchanceté. Au contraire, elles peuvent constituer des ressources internes qui peuvent, par leur mise en lumière, redevenir accessibles au sujet : « mettre quelqu’un en face de son ombre, c’est aussi lui montrer ce qu’il a de lumineux. Lorsque l’on a fait plusieurs fois cette expérience, lorsque l’on a appris à juger en se plaçant entre les extrêmes, on en vient inévitablement à ressentir ce que signifie son propre soi »2.

    Ainsi, en méditant nous ouvrons un espace à l'intérieur duquel vont pouvoir se déployer toutes les informations d'habitudes enfermées, qui sous-tendent notre fonctionnement quotidien. Cette disposition d'esprit nous donne une occasion d'avoir accès à des informations auxquelles nous sommes normalement sourds. En route vers l'unité, nous rencontrons toutes les poubelles de notre expérience karmique, toutes les mémoires qui façonnent notre condition d'être incarné singulier. De ce point de vue, la méditation est une occasion de faire face à ces parts d'inconscient qui, comme des percées de lave dans le magma intérieur, font surface dans le silence. Et si elle n'est pas d'emblée une rencontre directe avec sa vraie nature, peut déjà être l'occasion d'un accroissement de la conscience de soi et nourrir le travail sur l'ombre.

     

    Comment travailler avec l'ombre dans la méditation ?

    L'attention, ingrédient thérapeutique : quand la conscience transforme l'ombre en lumière

    Il ne s'agit pas, comme en analyse, de remonter tout le fil historique de la mémoire, mais de rentrer en rapport direct avec les stigmates, les traces du passé, de nos souffrances encore présentes dans le champ de notre être. La méditation n'est pas le lieu du renforcement de l'identité narrative (cf. Paul Ricoeur) qui se situe dans le mental du sujet, mais un lieu de rencontre directe avec ce qui nous constitue. (Bien sûr, nous ne rencontrons pas que nos souffrances, bien heureusement, puisqu'il s'agit d'une confrontation avec l'entièreté de soi.)

    Il se trouve en effet, que l'attention contient en elle-même une force thérapeutique. Comme un enfant dont les pleurs s'arrêtent lorsqu'il a été vu, écouté, pris en compte, les parties de soi en souffrance s'apaisent, dès lors que nous y portons attention. Elles ne s'apaisent pas forcément instantanément, mais l'attention enclenche d'emblée un processus de bonne santé fondamentale. Et ce, dans la mesure, où elle permet à des structures, physiques, psychiques, énergétiques bloquées de se remettre en mouvement. L'attention est comme de l'huile qui assouplit des rouages et remet en mouvement les énergies bloquées.

    Les énergies profondes qui stagnent dans nos profondeurs, peuvent donc circuler à nouveau, grâce aux conditions créées par cet espace ouvert. Cette remise en mouvement n'est pas toujours confortable car elle implique une prise de conscience, et de responsabilité, de ce qui était jusque là stocké dans l'ombre de notre conscience. Et surtout de sentir ce qu'on ne veut pas sentir, de rencontrer nos douleurs, les inconnus de notre conscience, le pire en soi et de tenir bon la posture. Rencontrer dans le présent, ce qui nous entrave. Il y a là une dimension guerrière, héroïque, chevaleresque qui a d'ailleurs été développé dans plusieurs traditions.

    Il est important de noter, puisque nous sommes entre thérapeutes, que cela peut aussi être tout à fait vulnérabilisant et qu'en fonction du niveau de fragilité d'un sujet, il y aura besoin d'un accompagnement : « La rencontre avec l’ombre nous rappelle notre détresse , et notre impuissance : elle nous confronte à des problèmes que nous ne pouvons résoudre par nos propres moyens. L’ombre nous met aussi en contact avec des forces secourables de notre nature profonde : la réaction de l’inconscient collectif générera des représentations archétypiques , mais cette confrontation peut aussi créer une situation dangereuse car elle peut « faire naître une certaine panique dans la conscience »3.

     

    De l'ombre individuelle à l'ombre du monde :

    Aucun développement humain, n’est possible si la part d'ombre n'est pas acceptée, et cela pose une question éthique de responsabiltié individuelle. « L’ombre est un problème moral qui défie l’ensemble de la personnalité du moi, car nul ne peut réaliser l’ombre sans un déploiement considérable de fermeté morale ».

    Il y a cette idée chez Jung que l'ombre du monde est nourrie par l'amas des ombres individuelles non traitées par les individus. Ainsi, d'une façon qui rejoint l'idée du Colibri de Pierre Rabhi, si chacun ne fait pas « sa part » en prenant la responsabilité du Mal en lui-même, il nourrit par son absence de conscience l'ombre collective. « Ce qui se produit chez l’individu se produit aussi au bout de quelque temps chez les peuples par accumulation naturelle. [...]. Il en va des nations comme de l’individu. Quand il grandit trop, ses racines s’enfoncent trop profondément, c’est-à-dire qu’au bout d’un certain temps il va être rattrapé même dans son progrès le plus rapide par sa propre ombre, ce qui donne alors à chacun suffisamment à faire chez soi. Chez l’individu, on parle de conflit, pour la nation on dit, par exemple, guerre civile ou révolution . » C’est dire que la psychopathologie de la foule est enracinée dans la psychologie de l’individu.

    « A l'instar de Marie-Louise von Franz, le développement du Mal à une grande échelle et donc la contamination de l'individu par la masse ne sont possibles qu'en fonction de l'ombre que chacun n'a pas identifiée suffisamment en lui-même. Et comme Hannah Arendt, je crois que l'accent doit être mis sur la banalité du Mal, des adaptations et des compromissions qui apparaissent « normales » et même inévitables ou justes à ceux qui les vivent. L'addition de ces comportements peut cependant contribuer à ce qui va être appeler le « mal absolu ». Chacun se contentant de fonctionner, et parfois du mieux possible avec une bonne conscience, y compris malheureusement de temps en temps au service de buts démentiels ». p. 15

     

    L'ombre collective, pathologie du rapport à l'autre, la projection :

    L'humanisation est inséparable de la socialisation (cf Aristote), Jung rappelle que « l'individu n'est pas seulement un être particulier et isolé de façon absolue mais aussi un être social. » Etre un humain en bonne santé c'est avoir la possibilité d'échanger avec d'autres que l'on respecte, de pouvoir être en lien. Ainsi, malgré l'incarnation et la séparation ontologique qui nous constitue comme des sujets singuliers, notre humanité se déploie dans la reconnaissance de l'Autre qui partage notre condition et que nous avons à inclure dans notre vie. La question du Mal est donc un corollaire de la question du rapport à l'Autre.

    Par exemple, les horreurs totalitaires correspondent notamment à l'idée que certains autres seraient superflus, comme l'a analysé Hannah Arendt. « Cette humanisation exige donc de l'homme qu'il s'affranchisse de son inconscience habituelle et qu'il se mette à penser et à à sentir au lieu de se contenter de fonctionner au gré de ses croyances et de ses pulsions. Le mal profite de notre banalité, c'est-dire en définitive, de notre incapacité d'être des individus et d'un statut de l'autre très problématique chez beaucoup d'entre nous. »4 (projection de l'autre comme mauvais) Faire le Bien c'est donc être hautement responsable de soi et de sa présence au milieu et avec les autres.

     

    L'ombre collective ; mettre l'ombre à l'extérieur de soi :

    Le mal à un niveau individuel est donc du registre du manque ou de l'absence de conscience. Il pose le problème du rapport à soi. Il devient collectif quand il s'étend au rapport à l'autre. Le travail d'humanisation, de construction d'un être-ensemble est défaillant. Et cela passe souvent par la survenue du mécanisme de projection : projection du Mal sur l'Autre ou à l'extérieur de soi. Cette projection à la fois le fruit de notre manque de conscience, et d'une certaine lâcheté mais aussi, l'occasion de le voir puisqu'il est mis dehors : « Lorsque les gens s’amassent pour former des foules, dans lesquelles l’individu est submergé, les ombres des individus sont mobilisées, et – comme l’histoire le démontre – elles sont également personnifiées et incarnées . Une inversion se produit alors, et l’ombre apparaît à l’extérieur. Le diable est exorcisé – avec l’aide de Belzébuth, mais la racine du mal demeure intacte. Le communisme, comme il était pratiqué en Union soviétique, est considéré par Jung comme étant un exemple de ce mécanisme . À l’époque du « Rideau de Fer », l’homme occidental était en danger de perdre entièrement son ombre car il la projetait de l’autre côté de ce « Rideau ». L’Histoire n’est plus la même, mais malheureusement cela demeure d’actualité et agit comme une dissociation névrotique . »5

    Ce problème est évidement renforcé par le fait que le pouvoir est souvent pris par des gens qui ne se préoccupent nullement de leur ombre. Ainsi, l'espace politique est remplit et nourrit de ces ombres individuelles non prises en charge, et qui gangrènent l'inconscient collectif. Ce qui se joue sur la scène politique publique, pourrait donc être considérer comme un échantillon, un rappel de tout ce à quoi nous ne faisons pas face en nous, de tout ce que l'humanité ne veut pas voir d'elle-même.

    Conclusion :

    Cette mise perspective jungienne nous invite à revenir à nous-même et à reconnaître en soi ce qui nourrit le Mal que nous dénonçons dans le monde. Cette attitude n'a peut-être pas d'emblée une répercussion « efficace » sur les maux du monde, mais invite à passer d'une posture de plainte projective, à une posture responsable, actrice, autonome. Ce passage d'un état du Moi à l'autre est vecteur de développement humain et de renforcement de la conscience qui peut-être intéressant pour être un « bon » citoyen... (cf mythe de Shambhala, sur la société éveillée). Ce n'est peut-être pas là un acte politique qui changera la donne (je ne sais plus qui disait : « toute ces années que la psychanalyse existe, et le monde n'a toujours pas changé ! ), mais s'entrainer à ce retour à soi dans la champ du social et politique, assouplit la frontière égotique entre moi et l'autre qui, comme nous l'avons vu, est une clé de notre humanisation. Une telle attitude assouplit aussi le clivage bon/mauvais, gauche/droite qui formate bien souvent les esprits en matière politique et empêche de penser. En réintroduisant la possibilité d'une pensée vivante, rafraichit par la conscience, nous facilitons l'accès à la notion d'ambivalence, un rapport à la nuance et à la réalité de notre condition d'être humains pris dans la dualité, déchirés. Dès lors, il devient plus aisé d'accepter ces tensions qui traversent notre existence collective, d'y faire face plus sagement en nous « indignant » à partir d'un autre endroit en nous.

    Il ne s'agit pas, en effet, d'affaiblir l'élan d'agir dans le monde, mais de l'éclairer et d'apaiser les passions de l'âme (Spinoza) qui obscurcissent les esprits et se déplacent dans le champ du collectif, au profit d'un élargissement de la conscience. A cet endroit, la méditation est d'une aide décisive : elle permet de traverser et d'affronter son chaos interne, d'intégrer sa part d'ombre et de cheminer vers la restauration de l'unité perdue. Cela donne à penser que le chemin vers l'Un, vers l'unité en soi inclut donc nécessairement cette confrontation d'avec le pire de l'humanité en nous. Détour par le Mal, qui une fois reconnu, peut à nouveau se fondre dans la nature du Divin dont comme toute chose, il participe.

    Delphine Rochet

     

    2C.G. Jung (1947-1954), « Le Bien et le Mal dans la psychologie analytique », Psychologie et orientalisme, op. cit., p. 268.

    3C.G. Jung, Psychologie et alchimie, op. cit., p. 47.

    4B. de la Vaissière, Les energies du Mal e, psychothérapie analytique jungienne, p.15

    5C.G. Jung, « Essai d’exploration de l’inconscient », L’Homme et ses symboles, op. cit. (GW 18/I, § 561).

  • Sollicitez votre guérisseur intérieur

    Bonjour,

    Delphine Rochet a interviewé pour vous le Dr Frédéric Rosenfeld, Médecin psychiatre à la Clinique Lyon Lumière et auteur du livre Méditer c’est se soigner.

    Diplômé en neurosciences et en thérapies comportementales et cognitives, il allie ses compétences de chercheur à son expérience auprès de ses patients.

    Il possède une grande expérience en matière d’applications cliniques de la méditation et a joué un rôle majeur dans la diffusion de ces applications en France, notamment avec la publication de son livre Méditer c’est se soigner.

    Il pratique depuis plusieurs années la méditation vipassana, le zen et le taï chi.

    D.R. : En bref, comment définiriez-vous le pratique de la méditation de la Pleine Conscience ?

    F.R. : La pleine conscience c’est une thérapeutique d’abord, définie par Jon Kabat-Zinn comme un art de prêter attention aux choses selon trois modes : de façon intentionnelle, dans l’instant présent et sans porter de jugement sur les choses.

    • Intentionnelle, dans le sens où cet exercice demande un effort de concentration : ce n’est pas une rêverie solitaire, c’est un exercice actif.
    • Dans l’instant présent, c’est-à-dire en essayant d’accueillir ce qui vient instant après instant, sans chercher à fuir les éléments négatifs et sans avidité ou tentative de retenir en soi les choses agréables.
    • Et sans jugement, c’est-à-dire en acceptant ce qui vient à la conscience instant après instant, sans se crisper sur ce qui est agréable ou suave ; et sans chercher à éviter ce qui est pénible.

    D.R. : Pour quels troubles selon vous est-ce utile et pourquoi ?

    F.R. : En premier lieu, ça a été inventé pour le stress : La MBSR ou Mindfulness Based Stress Reduction est une technique de réduction du stress physique et psychique.

    Puis il y a eu des indications beaucoup plus larges et des études ont montré que c’était efficace pour des affections corporelles.

    La Mindfulness est donc notamment efficace pour des pathologies telles que l’hypertension artérielle, le psoriasis, la gestion de la douleur physique, les acouphènes (bourdonnements d’oreille). Il a aussi était démontré que cette technique renforce l’immunité car les globules blancs deviennent plus efficaces à défendre l’organisme. Chez les sportifs, méditer permet d’augmenter les performances sportives.

    Mais c’est également efficace en tant que méthode de soutien pour les patients souffrant de maladies comme le cancer et le sida, car méditer peut être une aide importante pour gérer le stress dans les maladies graves ou les fins de vie.

    La Méditation a aussi été utilisée dans les écoles, les prisons et les entreprises pour gérer le stress et augmenter la performance chez les étudiants.

    D.R. : J’ai entendu dire que certaines études avaient mis en avant des effets positifs de la méditation pour le trouble bipolaire ?

    F.R. : Plusieurs études américaines montrent que la MBSR modifie le fonctionnement du cerveau au niveau de la zone impliquée dans les émotions. Concernant le trouble bipolaire en particulier, des études sont en cours pour ces affections, cherchant à montrer comment la Mindfulness peut aider à gérer les virages de l’humeur.

    D.R. : Et pour la dépression ?

    F.R. : Il existe une thérapie qui consiste en une association de la Mindfulness avec les TCC (Thérapies cognitivo-comportementales). Cette technique est nommée la MBCT (Mindfulness-Based Cognitive Therapy), créée en 1994  et qui marche pour la dépression.

    Cette thérapie ne va pas être intéressante chez les gens qui sont dans la dépression, mais sera utile pour ceux qui en sont sortis et qui ne veulent pas rechuter. Plus précisément, la MBCT est efficace pour les gens qui ont fait au moins trois dépressions dans leur vie, en tant qu’elle aide à stabiliser leur bien-être, et qu’elle peut être un moyen, s’ils le désirent et en accord avec leur médecin, pour arrêter le traitement médicamenteux.

    D.R. : Alors quelle est la différence entre la MBCT et la MBSR ?

    F.R. : La MBCT insère des techniques propres aux TCC qu’il n’y a pas dans la MBSR pure comme l’observation des pensées, les techniques de résolution et d’autogestion des problèmes. De plus, la MBCT s’adresse précisément à la prévention de la dépression.

    Pendant certains groupes, on enseigne des techniques. On pose par exemple la question : Comment prendre soin de moi au mieux ? Et nous apprenons aux patients à trouver des solutions, des stratégies pour dépasser leurs difficultés.

    D.R. : Pourquoi la Mindfulness se décline aussi facilement à la prise en charge de tant de troubles différents ?

    F.R. : Toutes ces pathologies ont probablement un facteur commun sur le plan psychologique et biologique : le stress, la tension nerveuse. En jouant sur ce facteur, on peut avoir une action plurifocale sur les maladies et le stress dans un sens très large.

    D’autre part, il y a une demande de la part du public de guérir de façon plus naturelle. En effet, sur un plan plus philosophique, on se rend compte que le corps et l’esprit ne sont pas séparés.

    Comme le dit un de mes maîtres, le Docteur Jean Cottraux : « pensées et émotions sont les deux faces d’une même feuille de papier ».

    Enfin, cette méthode donne des preuves scientifiques de son efficacité et peut être entendue par le monde médical. Il est désormais acquis qu’en agissant sur le psychisme, on a une efficacité sur la douleur et que c’est un facteur de succès.

    D.R. : Qu’est-ce que cette pratique vous a apporté dans votre vie ?

     

    F.R. : Disons que ça me met en joie de réaliser qu’il y a une technique qui réunit le corps et l’esprit, et qui peut aider les gens à aller mieux. Je suis content parce que c’est un partage, une communion, un échange, entre un versant médico-scientifique d’une part, et celui de la conscience, de la psyché d’autre part.

    Ce dialogue entre ces 2 domaines est fructueux parce qu’il donne naissance, en fin de compte, à une technique de soin qui marche ! C’est certainement une première marche vers d’autres outils  de soin qui viendront dans le futur.

    Mais cette technique me met en joie aussi parce qu’elle ne demande pas de prescrire de médicaments et que, dans une certaine mesure, le patient devient son propre thérapeute. Il sollicite son guérisseur intérieur !

    Méditer, c’est se soigner

    de Frédéric Rosenfeld, éditions Les Arènes

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    Bon weekend en pleine conscience,

    Delphine

  • La Pleine Conscience et la prévention de la rechute dépressive

    Delphine Rochet : Bonjour Lucio Bizzini, Vous êtes Docteur en Psychologie, vous travaillez au département de psychiatrie des hôpitaux universitaires de Genève et vous êtes membre fondateur de l’association Suisse de psychothérapie cognitive. Vous proposez des groupes de MBCT à des patients dépressifs.

    Depuis combien de temps faites-vous cela ?

    L.B : ça fait maintenant 8 ans, puisque nous avons été initiés en l’an 2000, par les fondateurs de la méthode et nous avons mis à peu près deux ans pour nous exercer entre nous et commencer un premier groupe en 2002.

    D.R : Depuis l’introduction de la Pleine Conscience dans le champ médical et les études scientifiques qui ont été menées depuis 30 ans, la méditation est très en vogue. Certains voient un risque dans cette popularité, dans le sens où elle pourrait contribuer à véhiculer une fausse image de la méditation comme une « pilule de bonheur », qu’en pensez-vous ?

    L. B : Oui, vous avez raison il y a toujours ce risque, mais disons que si on mesure les avantages et les inconvénients de l’introduction de la méditation dans le monde médical, à laquelle s’ajoute le sérieux des cliniciens qui l’ont utilisée, ce risque est assez limité. Je pense donc que l’introduction de quelque chose d’un peu particulier ne va jamais sans le risque d’un effet de mode, mais je ne pense pas que ce soit un élément majeur. Je pense que les avantages sont bien plus importants.

    D.R : Ne pensez-vous pas que ça peut introduire des attentes erronées chez les patients dans le sens où si on attend quelque chose de la méditation on passe à côté de l’effet justement ?

    L.B : Oui, c’est pour cette raison que quand on propose ce programme à des patients, nous avons toujours une séance individuelle qui précède. Ils ont reçu un descriptif du programme avec les objectifs, et nous parlons avec eux de tous ces aspects, dont les attentes exagérées. On leur explique bien que la Pleine Conscience n’est pas une stratégie en soi mais que la Pleine Conscience est une manière d’aborder les choses. C’est une attitude à avoir envers les choses. Donc cette attitude se construit, comme le dit bien Matthieu Ricard, par un entraînement, et cet entraînement nécessite un engagement, une motivation. Et nous sommes très clairs là-dessus.

    Mais j’ai le sentiment qu’on a progressé ces dernières années, dans la clarté de l’explication du programme. Et vous avez raison de poser la question, car être au clair sur ses attentes envers la méditation est un aspect majeur.

    D.R : En quoi la MBCT est une thérapie cognitive ?

    L.B : Comme vous le savez, MB signifie Mindfulness-Based, donc basé sur la Pleine Conscience, et CT, Cognitive-Therapy. La dimension thérapie cognitive s’explique essentiellement par deux aspects :

    Un aspect stratégique car il y a un certain nombre d’ingrédients comme le travail sur les pensées dans la dépression. Nous faisons aussi référence au DSM IV et à l’aspect catégoriel des symptômes dépressifs. Donc nous voyons bien que l’aspect stratégique contient un versant comportement avec les tâches à faire à domicile, et un versant cognitif avec le travail sur les pensées. Il y a en effet, dans le programme MBCT, deux ou trois exercices qui sont typiques des TCC.

    Un second aspect structuré avec l’importance de la prescription d’activité dans le programme et la mise en place d’un agenda de séance qui est typiquement caractéristique des thérapies cognitivo-comportementales.

    Au final, je dirai que c’est 75% de la Pleine Conscience et 25 % de la thérapie cognitive.

    D.R : Pensez-vous que cela implique que seuls les psychiatres et les psychologues soient habilités à proposer la MBCT à des patients ?

    L.B : Ça dépend un peu des définitions nationales d’abord, parce que vous savez par exemple qu’en Angleterre et aux Etats-Unis, Il y a beaucoup de « social workers » qui dirigent des groupes MBCT.

    En Suisse, si on considère MBCT comme étant un programme thérapeutique remboursé par les assurances, à ce moment-là, ce ne sont que des psychiatres et des psychologues qui sont habilités à la faire. Donc je pense que c’est une problématique nationale.

    Maintenant d’une façon générale, je dirais que celui qui conduit des groupes MBCT devrait avoir une expérience personnelle de la méditation, pratiquer la méditation, avoir bien sûr une bonne connaissance de la psychopathologie et être habitué à travailler avec des patients dépressifs, ayant des problèmes de santé mentale.

    Je pense que ce n’est pas tant une question professionnelle qu’une habitude de travailler avec des gens ayant des problèmes de santé mentale. Ensuite ça dépend un peu des pays et des formations nécessaires pour être psychologue, psychothérapeute ou psychiatre.

    D.R : Qu’est ce qui vous a donné  envie d’utiliser cette méthode ?

    L.B : c’est intéressant parce que j’imagine que chaque parcours est personnel et moi ce n’est pas tellement l’envie d’être dans la Pleine Conscience, c’est plutôt mon approche de la dépression. J’ai beaucoup travaillé dans le domaine de dépression gériatrique et dans les années 90, nous avions introduit un programme dans lequel il était beaucoup question de « décentration ». En parlant avec Zindel Segal*, nous avions justement aussi défini la Pleine Conscience et l’attitude envers les pensées comme une capacité de distanciation, de décentration, qui est très intéressante pour les dépressifs.

    A l’origine, pour moi, il s’agissait donc vraiment de répondre à ces patients en rémission qui avaient peur de rechuter et de leur donner les moyens pour assurer d’avantage une non-rechute.

    Donc l’idée de « décentration » m’intéressait beaucoup pour la dépression. Et j’ai découvert, avec Zindel Segal, dans les années 80 à Toronto, la possibilité extraordinaire que la Pleine Conscience donne de se décentrer, de se désidentifier de ses pensées. Et c’est ça que je trouve très puissant.

    Ensuite, à un niveau plus personnel, la pratique m’a apporté une plus grande capacité d’écouter l’autre. Je pense qu’après dix ans de pratique c’est plutôt là-dessus que je mettrais l’accent.

    D.R : Pour vous, la MBCT correspond vraiment à un besoin, à quelque chose qui manquait dans le champ médical au niveau de la prévention de la rechute dépressive ?

    L.B : Oui, absolument ! Nous avions à peu près 20 à 30 % des patients que nous pouvions traiter avec la thérapie cognitive. Nous avions aussi 20 à 30 % avec lesquels nous avions une espèce de « kit de la prévention de la rechute », mais c’est clair que le programme MBCT maximise tout ces éléments. D’ailleurs les recherches montrent que la MBCT double l’effet de prévention de la rechute dépressive.

    D.R : Vous dites que votre pratique personnelle de la Pleine Conscience vous a permis de mieux écouter l’autre, pourquoi ?

    L.B : J’ai le sentiment que mon « tchat » intérieur diminue. J’ai un cabinet privé à 50 % du temps où je vois entre 20 et 25 patients par semaine. Et quand vous faites des journées à 8/10 patients  et que vous entendez autant d’histoires différentes, la présence moment après moment est nécessaire, et j’ai le sentiment que la mienne est plus importante.

    Je vois aussi qu’on commence à introduire la Mindfulness dans des formations de base à la psychothérapie, comme un outil  intéressant pour développer la capacité d’écoute, d’être présent dans le moment, centré sur l’histoire du patient plutôt que d’être en quelque sorte « dérangé » par toute une série de pensées. Pensées qui, de toutes façons, sont présentes, pensées qui nous échappent, mais que probablement la pratique de la Pleine Conscience aide à diminuer.

    D.R. : Merci !

    *ZINDEL V. SEGAL est psychologue cognitiviste, spécialiste de la dépression et l’un des fondateurs de la MBCT. Il est professeur au département de psychiatrie de l’Université de Toronto et dirige le « Cognitive Behaviour Therapy Clinic of the Mood and Anxiety Disorders Program ». Il est également à la tête du Département de Recherche Clinique du Centre pour l’addiction et la santé mentale.

    Pour en savoir plus sur les publications de Lucio Bizzini, cliquez ICI.

    A lire également, deux articles co-écrits par L. Bizzini dans la revue Santé Mentale d’Avril 2010.

  • Réduire son stress par l'expérience de la méditation

    Article paru dans Bouddhisme Actualité, Juin 2011.

    Psychologie & Méditation rencontre Delphine Rochet, psychologue clinicienne, titulaire d’un Master de philosophie, pratiquante de la méditation. Parmi les premières psychologues françaises à être formée à la MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction), la technique de réduction du stress par la pleine conscience développée aux Etats-Unis par Jon Kabat-Zinn. Dirigeant dans un cabinet à Paris des groupes de MBSR, elle nous présente les principes et les applications de cette technique.

    Nicolas d’Inca : Qu’est-ce que la MBSR ?

    Delphine Rochet : L’approche de la mindfulness consiste à développer une attention dans le présent permettant de développer une attitude de non-jugement et d’auto-observation qui favorise la conscience de soi. C’est une pratique méditative allégée et laïcisée. La MBSR est spécifiquement utilisée pour la réduction du stress. Il s’agit de suivre un protocole en groupe de huit semaines : une séance hebdomadaire de 2h30, des exercices quotidiens à faire chez soi à l’aide d’un manuel et d’un CD, ainsi qu’une journée en silence. Cette technique allie différents outils comme la méditation assise, le body scan (ou balayage corporel), la pratique du yoga et du qi-gong, la méditation marchée…

    La MBSR s’adresse spécifiquement aux gens touchés par le stress, atteints de troubles anxieux, ceux qui ont des douleurs chroniques, ou des troubles psychosomatiques (psoriasis, eczéma, troubles intestinaux ou du sommeil). Elle est contre-indiquée dans le cas de troubles psychopathologiques trop graves comme la psychose, le trouble de personnalité borderline, ou un épisode dépressif majeur en cours. En effet, c’est une technique d’exposition aux phénomènes intérieurs qui requiert une certaine stabilité, un socle intérieur. C’est pourquoi le groupe est si important car il est à la fois un soutien et un moyen de se rendre compte que les autres sont essentiellement touchés par les mêmes difficultés que nous. Chaque personne souhaitant participer à un groupe est d’abord reçue pour un entretien préliminaire d’évaluation.

    Pourquoi vous êtes-vous tournée vers cette pratique ?

    C’est une méthode qui m’a permis de réunir deux champs d’intérêt qui étaient vraiment importants pour moi, à savoir la pratique clinique et la méditation. J’ai entendu parler de la Mindfulness par une amie très chère, Manuela Santa-Marina, qui se formait auprès de Christophe André à l’hôpital Saint-Anne alors que j’étais étudiante en psychologie et que je pratiquais la méditation. Parler de méditation à l’université était difficile, car c’était  assez vite connoté négativement : infondé scientifiquement, New Age, spirituel. C’est pourquoi la MBSR telle qu’elle a été pensée par Jon Kabat-Zinn a permis de revaloriser la pratique de la méditation aux yeux des cliniciens et des universitaires. En effet, les études scientifiques ont permis d’en objectiver les effets et de la laïciser pour l’introduire dans le champ médical.

    En quoi consiste la formation ?

    Le prérequis le plus fondamental pour pouvoir instruire cette méthode est d’être soi-même pratiquant de méditation. Ce point est vraiment très important parce que tout repose sur la dimension expérientielle de l’approche. Lire quelques livres sur la mindfulness peut donner des perspectives intérieures mais ce n’est pas suffisant pour goûter les fruits de ce que la méditation peut apporter dans la vie en terme de santé mentale. Le protocole des huit semaines MBSR mis en œuvre par Kabat-Zinn repose sur l’expérience, nous demandons aux patients de s’astreindre à des exercices quotidiens. Il faut donc pouvoir soutenir et contenir leurs questionnements, leurs expérimentations. Si nous-mêmes n’en avons pas fait l’expérience, nous ne sommes pas au courant de ce que nous leur demandons et ne pouvons pas leur être d’une grande aide. Cette exigence de pratique personnelle est un des éléments qui garantissent selon moi le sérieux de la méthode, elle responsabilise les praticiens par rapport à leur propre pratique.

    La formation en elle-même est un cursus en cinq étapes qui a été mis en place par l’équipe du centre de Mindfulness de l’école de médecine de l’université du Massachussetts (Umass) où tout a commencé avec Jon Kabat-Zinn en 1979.

    Ce programme a donc l’air adapté à des bouddhistes ?

    L’idée est justement que ce soit laïc, accessible, hors de tout cadre de référence. Nul n’est obligé d’adhérer à une quelconque doctrine. Il s’agit de dispenser des outils et de proposer une manière de se relier à soi. C’est ce point qui compte. La démarche spirituelle n’est pas le propos.

    Concrètement, comment la MBSR aide à lutter contre le stress ?

    La compréhension que j’en ai est que cela permet de développer un nouvel espace en soi, intermédiaire entre les événements intérieurs et le comportement développé dans la vie. Cela permet de sortir du « pilote automatique », le fait d’être toujours sur un mode de fonctionnement habituel ou conditionné. Le point de départ est le fait de s’asseoir, de prendre un temps pour soi et ainsi offrir un espace qui permet aux phénomènes intérieurs de se déployer.

    Cette dimension d’espace en psychologie a été bizarrement très peu travaillée. Elle est cependant  fondamentale ?

    Je crois justement que la Mindfulness touche cela en plein coeur. Toutes les formes de psychothérapies ouvrent un espace. Mais l’espace n’est pas thématiquement travaillé dans les autres approches. Ici, c’est à mon sens un des ingrédients thérapeutiques majeurs, en tant qu’ouvrir un espace permet une nouvelle marge de manœuvre dans notre rapport à nous-même, aux autres et au monde.

    Cet espace, par la prise de contact et l’observation, permet de donner une place à la liberté. En effet, pouvoir prendre conscience de l’agitation de l’esprit par exemple, permet d’en être un peu moins esclave car nous sommes moins identifiés à cette agitation. Cela ne change pas pour autant la réalité : l’esprit est agité car il est ainsi fait, les émotions et les pensées sont toujours là, et nous serons encore soumis à la peine et à la mort. C’est la donne d’être humain ! Mais peut-être que par la méditation il s’agit justement d’apprendre à être vraiment humain c’est-à-dire apprendre à faire l’épreuve de notre liberté.

    L’espace est une dimension cachée de la réalité, qui se trouve entre le psychique et le monde, et à part certains psychanalystes anglo-saxons comme Winnicott, il n’y a pas eu beaucoup de travaux consacrés à cette dimension ?

    Tout à fait, d’ailleurs la référence à Winnicott est pour moi très importante car on peut penser la méditation comme un prolongement du concept de holding, la mère contenant son enfant. On identifie bien cette nécessité pour un être humain d’être contenu dès sa naissance, et peut-être que devenir adulte passe par le fait d’apprendre à se contenir soi-même. En développant cette qualité de contact à soi-même et aux choses telles qu’elles sont, nous  devenons plus familier avec ce qui se passe. Se relier à la réalité directe des phénomènes intérieurs permet de les toucher à la racine. Si nous sommes anxieux par exemple et que nous pouvons simplement le reconnaître alors nous ne sommes plus immédiatement pris dans l’angoisse de l’angoisse. Nous appréhendons l’angoisse directement ce qui permet déjà de réduire le niveau de souffrance, de stress, de réactions conditionnées.

    La mindfulness est une technique thérapeutique très confrontante. De ce point de vue, la MBSR est une proposition radicale par rapport à d’autres approches thérapeutiques. Nous ne cherchons pas à changer les choses ou atteindre un résultat. Il y a là un paradoxe profond : faire l’épreuve de la réalité telle qu’elle est nous ouvre une perspective de transformation. Tenir la posture, tenir ce rapport direct aux choses, à soi et au monde est le défi que nous devons relever dans la méditation.

    Propos recueillis par Nicolas d’Inca

     

    Psychologie & Méditation

    Par Nicolas d’Inca, psychologue clinicien, doctorant en psychanalyse à l’Université de Paris, pratiquant au sein de l’Ecole Occidentale de Méditation.

    Rendez-vous sur http://psychologie-meditation.blogspot.com

     

  • Article sur la Mindfulness en entreprise

    Quand l'entreprise se met au zen

    Quand l'entreprise se met au zen
    Formation
    21/04/2015 - Méditer, respirer, se reconnecter à soi-même… La «mindfulness», ou pleine conscience, adoptée par Google et de nombreuses start-up californiennes, gagne du terrain dans les entreprises françaises. Enquête.

    La mindfulness, ou pleine conscience en français, est en train de débarquer dans les entreprises françaises, après avoir conquis Google et de nombreux dirigeants de la Silicon Valley (lire ci-dessous). Les 16 et 17 avril, à Paris, un séminaire sur la pleine conscience est ainsi organisé à guichets fermés par le «search inside yourself leadeship institute», issu de Google. Les centres commerciaux Unibail-Rodamco sont aussi en train de s’y convertir. Le Numa, l'espace de coworking parisien, a mis en place une session de formation une fois par mois: Axa Banque y envoie ses salariés chaque semaine (lire ci-contre). Grenoble école de management a même créé une chaire intitulée «Mindfulness, bien-être au travail et paix économique»… Pourquoi un tel engouement?

    Inspirez, expirez

    «La pleine conscience, cela consiste à être capable de revenir à soi, de s’accorder un temps d’écoute et de regard de soi, en position “meta”, explique Stéphane Faure, enseignant, spécialiste de la pleine conscience, co-organisateur de l’événement la Bulle open mind, le 9 avril dernier. Concrètement, il s’agit de réapprendre à respirer, à se recentrer, tout le monde peut s’y mettre et c’est gratuit.» Dans le Top 4 des papes de la pleine conscience, il y a le docteur américain Jon Kabat Zinn, Chade-Meng Tan (un des premiers ingénieurs de Google), le psychiatre français Christophe André, et le moine Matthieu Ricard.

    Si cette pratique débarque dans l’entreprise, c’est d’abord parce qu’elle répond à un besoin réel: le digital induit une accélération du travail, et produit des dégâts collatéraux, stress, voire burn-out, difficultés de concentration. Ce n’est pas un hasard si les entreprises en pointe dans le digital sont les premières à s’y intéresser. «Les jeunes du Numa sont tellement hyperconnectés qu’ils peinent à se concentrer, dit Eric Neumand, fondateur d’Akayogi, qui assure des séances de formation à l’espace de co-working. Dans un monde où nous sommes sollicités en permanence, la méditation aide à reprendre son souffle.»
    Si les entreprises françaises se saisissent de la pleine conscience, c’est d’abord pour ses vertus antistress. «Nous avons testé une formation pilote, avec douze senior managers, entre mai et juillet 2014, explique Armelle Carminati, membre du directoire de Unibail-Rodamco. 1h30 une fois par semaine, durant cinq semaines. Complété par un entretien individuel avant et après.»

    Plein intérêt

    Selon la dirigeante, la pleine conscience est devenue indispensable dans l’open-space: «Le continuel dépassement de soi donne beaucoup de puissance et d’intensité mais éloigne du présent, de l’instant, note-t-elle. Certains participants ont expliqué que cela leur permettait d’être mieux préparés et armés pour des  négociations compliquées, pour des pitchs.» Unibail-Rodamco hésite à le généraliser: «Il y a un débat pour savoir si c’est à l’entreprise de financer ce temps de rechargement des collaborateurs, confie-t-elle. Et puis les salariés ont du mal à persévérer quand il n’y a plus le formateur à côté d’eux.» 

    De son côté, la société Akayogi est en train de former à la méditation le comité exécutif d’un grand de groupe de luxe à l’international. A Grenoble école de management, Dominique Steiler, fondateur, en 2012, de la chaire «Mindfulness, bien-être au travail et paix économique» (avec HP, MMA…), explique sa démarche: «L’intérêt premier de la “mindfulness” est de pouvoir dégager de nouveaux espaces de liberté pour le manager et ses équipes. Améliorer son discernement pour prendre la décision la plus juste possible: par exemple, pour trouver le bon mode de réaction si je suis en conflit avec un collègue du comité de direction, sans fuir ni l’agresser.» La chaire a déjà convaincu quelques sociétés de s’y mettre: bien souvent via son service innovation. 

    Problème, en passant les murs de l’entreprise, la pleine conscience peut vite être instrumentalisée. Certaines études citées par Chade-Meng Tan (de Google) démontrent qu’après une séance de méditation, l’efficacité des salariés augmente, les chances de signer un contrat s’accroissent. Ce lien entre quête de la performance et pleine conscience est dangereux selon Thierry Chavel, auteur de La Pleine Conscience, pour travailler en se faisant du bien (Eyrolles, 2012) qui dirige le seul Master 2 de coaching en France: «Pas question qu’elle soit organisée par l’employeur. Il y a des entreprises californiennes qui à force de l’avoir intégré, virent un peu à la secte. Je suis pour la pratique d’une autre forme d’écoute, tant que ce chemin est volontaire et un peu confidentiel.»

    En complément

    Avis d’expert

    «Un monsieur méditation chez Starbucks» 

    Loïc Lemeur, cofondateur de LeWeb, installé à San Francisco

    La «mindfulness» a la cote dans la Silicon Valley?
    LOIC LEMEUR. Oui, début mars se tenait la conférence Wisdom 2.0, un événement créé il y a six ans: il a attiré 2500 personnes cette année. Cela correspond aussi à une prise de conscience du risque d’addiction aux nouvelles technologies, en particulier aux réseaux sociaux, et des problèmes de concentration induits. Cela rejoint aussi une tendance des dirigeants de la Silicon Valley à partir lors de retraites (digital detox), qui peuvent durer jusqu’à dix jours, dans un silence total. Moi-même je suis devenu un pratiquant de la méditation, j’y consacre une heure chaque matin. Et c’est devenu pour moi aussi important que de prendre une douche.
    La pleine conscience intéresse aussi entrepreneurs et sociétés…
    L.L. Plusieurs dirigeants de la Silicon Valley se sont convertis à la mindfulness: Ewan Williams, le cofondateur de Twitter, Jeff Weiner CEO de Linked In… Chez Google, Chade-Meng Tan en a même fait un projet d’entreprise: «Search inside yourself», mis en œuvre depuis 2007. L’enseigne Starbucks est allée jusqu’à créer un poste de «monsieur méditation». Et puis il y a des start-up qui se créent autour du sujet: comme Zen friend, qui propose une aide à la méditation, ou encore Head space dont la valorisation est de 40 millions de dollars. Il y a aussi The path.com, qui assure des formations dans les entreprises.

    AXA Banque a ouvert un guichet relaxation

    Un midi par semaine, une vingtaine de salariés au siège d’Axa banque à Fontenay-sous-Bois (94), se pressent dans une salle de formation, installent leurs tapis et commencent à se livrer à une séance de pleine conscience et de relaxation. «Au programme, des exercices de respiration, de concentration sur le temps présent, ils apprennent également des postures, des gestes pour la pratique quotidienne, décrit Florence Genon-Catalot, responsable formation et communication d’Axa. Cela s’inscrit dans une démarche autour du bien-être au travail: la pleine conscience doit les aider à mieux se recentrer, pour affronter les périodes de stress intense. En revanche, il n’y a pas d’entretien individuel avec chaque formé, comme nous l'avait proposé l’organisme qui nous accompagne. Nous avons trouvé cela trop intrusif. Cela se termine habituellement par un déjeuner, où l’on mange, là encore, en pleine conscience.» 

    © Stratégies Emploi

  • éclairage sur le couple (source : Psycho-Textes)

    Les étapes de la vie amoureuse

    Toute relation amoureuse évolue selon des étapes qui ont été très bien analysées par les psychologues : la passion, la lutte pour le pouvoir, le partage du pouvoir, l’engagement et l’ouverture sur autrui.

    La passion

    Pendant la séduction qui culmine dans la phase de la passion, première étape de la relation amoureuse, vous n’êtes pas encore certain que la relation est bien établie ; hommes et femmes se montrent alors sous leur plus beau jour afin de séduire et de conquérir l’autre. C’est pendant cette phase que les hommes sont les plus communicatifs et les plus attentifs : ils soignent leur image et sont intéressés par tout ce que vous dites ; ils n’ont d’yeux que pour vous et vous complimentent sans cesse. C’est pendant cette phase que la femme regarde et écoute l'homme avec la plus grande admiration : elle est toujours prête à se coller et à faire l’amour avec vous, aussi souvent que vous le désirez ; elle ne vous critique jamais et est prête à vous suivre dans tous vos projets.

    En même temps, vous auréolez la personne convoitée : c’est votre âme sœur, votre prince, votre princesse et l’amour que vous éprouvez l’un pour l’autre surmontera toutes les épreuves. Vous passez vos nuits à bavarder et à faire et refaire l’amour. Vous ne pouvez plus vous passer l’un de l’autre : vous êtes éperdument amoureux, peut-être même pour la véritable première fois de votre vie. C’est la phase que l’on voudrait faire durer toujours.

    Les biochimistes ont démontré que, pendant cette phase, le cerveau humain produisait une hormone appelée la phényléthylamine. C’est cette hormone qui serait responsable des états euphoriques que l’on vit lorsqu’on est en amour. Cette hormone aurait les mêmes effets que la cocaïne. Si la personne désirée vous quitte lors de cette période, c’est le manque, la peine d’amour. Si vous êtes un drogué de la phényléthylamine, c’est vous qui partirez lorsque vous sentirez que la passion diminue pour trouver ailleurs une nouvelle flamme qui restimulera la production de phényléthylamine. Vous irez de passion en passion, incapable de véritable engagement amoureux.

    Par contre, si vous acceptez la baisse de la passion, votre cerveau remplacera la production de phényléthylamine par la production d’endorphines qui, elles, possèdent les mêmes propriétés que la morphine. Vous vivrez alors des jours de bonheur tranquille : vous pourrez dormir en paix, en silence, dans les bras l’un de l’autre. Vous n’aurez jamais été aussi bien, aussi en harmonie de toute votre vie. Votre couple vous comblera.

    Hélas, la passion... passe ! En fait, pendant la phase de passion, vous n’étiez pas réellement amoureux de l’autre personne ; vous étiez amoureux des sensations que l’idée que vous vous faisiez de l’autre personne provoquait dans votre corps et votre tête. Vous avez ignoré tous ses petits défauts ; vous n’avez vu et entendu que ce qui faisait votre affaire ; vous avez mis de côté tout ce qui pouvait émousser votre passion. Et vous vous êtes mariés ou, comme disent les espagnols, vous vous êtes « mis en maison » (casarse) ; vous avez commencé à cohabiter.

    La lutte pour le pouvoir

    Mais voilà que votre corps et votre tête se sont accoutumés aux effets de la phényléthylamine et des endorphines. Vous êtes toujours heureux, heureuse, mais l’intensité de votre bonheur s’est atténuée et vous revenez progressivement sur terre. Surprise, vous vous rendez compte que votre prince charmant se conduit parfois comme un crapaud, que votre princesse charmante sort de plus en plus régulièrement ses griffes et ses crocs. Vous prenez contact avec la personne réelle avec laquelle vous êtes en amour.

    Vous entrez dans la deuxième phase de votre relation de couple : la lutte pour le pouvoir. L’anxiété et l’insécurité de la séduction et de la passion vous forçaient à vous montrer sous votre meilleur jour ; la sécurité de votre bonheur et la certitude que l’autre vous aime vous permettent de vous laisser aller et de vous montrer sous votre vrai jour. Vous ne faites plus semblant, vous êtes vous-mêmes et vous commencez à dire et même à exiger ce que vous attendez de votre relation de couple. Vous l’aviez déjà dit, mais l’autre vous admirait et il(elle) n’a pas réellement entendu ce que vous disiez. S’il est vrai que l’amour est aveugle, il rend aussi sourd.

    C’est alors que vous vous rendez compte que l’autre ne partage pas tout à fait vos points de vue sur les loisirs, l’argent, le choix de la maison, la répartition des tâches ménagères, le nombre et l’éducation des enfants, les ami(e)s, la fréquence des rapports sexuels, le type et l’endroit de vos vacances, le choix des films… en fait, la façon d’aimer et de s’investir dans le couple.

    Vous vous rendez compte qu’il met l’accent sur sa carrière, alors que vous voudriez qu’il s’occupe davantage de la famille. Vous vous rendez compte qu’elle veut bien faire l’amour, mais à sa manière. Vous êtes méticuleuse, il laisse tout traîner. Vous adorez les argumentations serrées, elle met de l’émotion partout. Vous aimez les grands rassemblements de famille, il préfère aller à la chasse ou à la pêche avec ses amis. Vous aimez lire votre journal le matin, elle a toujours quelque chose à vous reprocher. Vous aimez les téléromans ; il préfère les émissions sportives. Il projette une retraite dans le sud ; vous préfèreriez être près de vos petits-enfants. Ainsi de suite. 

    Cette lutte pour le pouvoir est inévitable et même nécessaire. C’est cette lutte qui permet de savoir à qui l’on a affaire et qui nous permet d’affirmer nos besoins et attentes face au couple. Cette lutte amène les deux partenaires à se situer l’un par rapport à l’autre. Malheureusement, la majorité des couples s’enlise dans cette lutte et s’engage dans des impasses :

    « C’est toi qui as commencé ! » « Non, c’est toi ! »
    « Si tu m’écoutais aussi quand je te parle. »
    « Toi et ta maudite famille ! Vous êtes tous pareils. »
    « Si t’arrêtais de critiquer pour faire changement. »
    « Si tu ne remettais pas toujours tout à demain. »
    « Si tu te ramassais, aussi. »
    « Si tu faisais un homme (une femme) de toi. »
    « Qu’est-ce j’ai fait au bon Dieu pour me retrouver avec toi? »
    « On dirait que tu le fais exprès. »
    « Je te l’avais bien dit. »
    « Tu les (en parlant des enfants) laisses toujours en faire à leur tête. » 
    « Tu n’as qu’à t’en occuper un peu plus (des enfants). »
    « Tu veux toujours avoir raison ».
    « De toute façon, tu ne comprendras jamais rien ».
    « Bon, c’est reparti ! »
    « C’est ça, va-t-en ! »

    Ces paroles vous sont familières. Ne vous en faites pas, vous êtes normaux. Nos deux amants intimes et passionnés deviennent, lors de cette phase, deux ennemis intimes. Tous les deux s’aiment et veulent continuer de s’aimer, mais les frictions sont de plus en plus nombreuses. Ces frictions sont dues aux différences existant entre les hommes et les femmes, aux différences existant entre cet homme particulier et cette femme particulière ; elles sont aussi dues à nos attentes frustrées face à la vie de couple et au paradoxe de la passion, i.e. la coexistence du besoin de fusion passionnelle et du besoin d'autonomie. 

    À ce stade, se joue l’avenir du couple. Plus de la moitié des couples divorceront et beaucoup répèteront la même dynamique avec un nouveau partenaire. Trente pour-cent 30 % des couples se résigneront, développeront une relation de couple déséquilibrée, se feront une guerre entrecoupée de périodes d’accalmies (sursaut de production de phényléthylamine) et rechercheront des compensations dans le travail, la famille ou ailleurs. À peine 20 % des couples réussiront à transformer cette lutte inévitable pour le pouvoir en partage du pouvoir, troisième étape de la vie de couple.

    Le partage du pouvoir

    Pour bien comprendre la dynamique du couple, comparons-le à une journée. Une journée est constituée d’un jour et d’une nuit dont la durée varie selon les saisons. Le jour est rempli de lumière et d’activités. La nuit est remplie d’obscurité et de repos. À l’aube et au crépuscule, le jour et la nuit se rencontrent. Ces deux périodes sont remplies d’harmonie et de paix : il ne fait ni jour, ni nuit ; il ne vente pas ; les oiseaux ne chantent plus ; le temps est comme suspendu. On le voit, le jour et la nuit se complètent pour former la journée, comme le Yin et le Yang le font pour constituer le Tao.

    L’homme possède des facultés qui lui sont uniques et une façon bien à lui d’envisager la vie et le couple ; la femme possède des facultés qui lui sont uniques et une façon bien à elle d’envisager la vie et le couple. La femme peut remplir des fonctions (grossesse, enfantement et allaitement, séduction, préoccupations relationnelles, réceptivité, capacité de relation symbiotique) que l’homme ne peut remplir, ni même comprendre. L’homme possède des capacités (force physique, créativité matérielle, esprit de compétition, intrusivité, instinct de chasseur, besoin d’indépendance) que la femme ne peut égaler ni même comprendre. On ne peut demander à l’homme de remplir les fonctions féminines et vice-versa, tout comme on ne peut demander à la nuit de remplir les fonctions du jour et vice-versa. On ne peut demander aux deux que de se compléter pour former un tout. La femme ne peut demander à l’homme de vibrer symbiotiquement avec elle comme elle peut le faire avec son foetus ; l’homme ne peut s’attendre à ce que sa femme « embarque » dans ses activités comme il peut le vivre avec ses amis ou associés. Ces deux attentes sont des illusions parmi tant dautres.

    Dans le partage du pouvoir, l’un et l’autre, après avoir pris connaissance des particularités individuelles de cet homme et de cette femme, acceptent d’utiliser ces particularités, différentes et parfois contradictoires, pour former leur couple. L’un et l’autre ne cherchent plus à transformer l’autre pour répondre à ses attentes propres ; l’un et l’autre n’accusent plus l’autre d’être le responsable de la frustation de ses illusions adolescentes face au couple. Les deux prennent conscience qu’ils sont amants et ennemis intimes (il y aura toujours des différends même dans les couples les plus heureux), mais les deux mettent dorénavant l’accent sur l’intimité et l’apport personnel, quoique différent, de chacun dans ce couple unique. Les deux exploitent les qualités de l’autre au profit du couple (et de la famille). Les deux partagent le pouvoir qu’ils transfèrent maintenant au couple, comprenant que seul le couple, et non pas l’autre, peut satisfaire les besoins de chacun.

    L’engagement

    L’un des principaux indices démontrant que le couple a partagé le pouvoir et qu’il est prêt à entrer dans la quatrième phase de son évolution, c’est qu’il lui est devenu maintenant plus facile de redire « Je t’aime ». Durant la lutte pour le pouvoir, « Je t’aime » était souvent étouffé par « Je te déteste ». Durant cette phase, dire « Je t’aime » équivalait à donner plus de pouvoir à l’autre. Le «Je t’aime» de la troisième phase n’a plus du tout la même signification que le « Je te mangerais » de la passion fusionnelle. Il signifie plutôt « Je m’engage »

    « Je connais maintenant tes défauts et tes qualités, tes forces et tes faiblesses, et je les accepte, même si des fois… »
    « Tu n’es plus la belle princesse charmante à laquelle j’avais rêvé, tu n’es plus le prince charmant et fort de mes rêveries, ton corps a même subi l’épreuve du temps, mais je suis si bien avec toi. »
    « Je connais un peu mieux tes besoins et tes attentes face à Nous et je m’engage à tout faire pour les satisfaire; nous savons très bien que je n’y parviendrai pas, mais je sais que tu va apprécier mes efforts.»
    « Je ne veux plus te changer, je t’accepte tel(le) que tu es. »
    «Tu n’es pas le partenaire idéal, j’aurais pu vivre avec quelqu’un d’autre, mais je suis content(e) du chemin que Nous a parcouru et je veux continuer de vieillir avec ce Nous.»

    Le « Je t’aime » de la quatrième phase signifie en fait « Je Nous aime ». Les deux amants sont devenus de réels complices. C’est à cette étape-ci que l’on devrait contracter mariage et non au moment de la passion aveuglante.

    Ouverture sur autrui

    Il est facile, au restaurant par exemple, de différencier les vieux couples qui s’aiment de ceux qui se sont fait la guerre et qui ne parviennent plus à communiquer. Les couples heureux se touchent, se regardent, se parlent ; leurs yeux sont pétillants ; ils sont animés. Ils respirent l’harmonie et la paix et deviennent, pour nous, des exemples que la vie à deux est possible. C’est ce que j’appelle l’ouverture sur autrui, la dernière étape de l’évolution du couple. 

    D’ailleurs, ces couples, souvent à la retraite, s’impliquent socialement, font du travail bénévole ou sont tout simplement toujours prêts à partager leur bonheur avec leurs enfants, leurs petits-enfants, leur entourage immédiat et lointain. Ils font preuve d’une très grande réceptivité, ayant été, malgré les épreuves inévitables de la vie, comblés par celle-ci. Ils deviennent des modèles à imiter et sont souvent des modèles enviés.

    À l’inverse, il est facile aussi d’identifier, toujours au restaurant, les couples qui en sont encore à l’étape de la passion ou ceux qui n’ont jamais surmonté la lutte pour le pouvoir. Ces derniers échangent à peine quelques propos ; l’homme lit souvent un journal ou jette des regards tout autour ; la femme, tête baissée, regarde son mari par en-dessous, espérant qu’il s’intéresse à elle et lui en voulant de ne pas le faire. La tension entre les deux est évidente tout comme, pour les jeunes couples, la passion est évidente parce que rien n'existe autour d'eux.

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    Dans la réalité, ces étapes ne sont évidemment pas aussi tranchées ; elles s’imbriquent et se superposent. Mais elles illustrent bien les grandes étapes à travers lesquelles évoluent tous les couples. Nous aurons l'occasion, dans les prochains numéros de Corps et Âme, de revenir sur les différences existant entre les hommes et les femmes afin de mieux comprendre les mécanismes qui font qu'un couple peut être heureux et complémentaire ou en guerre et très malheureux. 

    Yvon Dallaire, Psychologue, Sexologue, Conférencier et Auteur canadien de nombreux volumes sur les relations homme – femme : http://www.optionsante.com/yd_livres.php . Il est le créateur de l’Approche psycho-sexuelle appliquée aux couples (APSAC)http://www.optionsante.com/yd_formation.php , formation réservée pour les intervenants en thérapie conjugale.